Le mal ne connaît pas les lois du sang. Au contraire, il s’en nourri. Il se déguise en famille. Grand-mère, mère, fille. La Santísima Trinidad. Mais toi, tu as pas eu de fille. C'est ça, n'est-ce pas, Abuela ? Une fois qu’elle est partie, si petite, le mal était déjà fait. Et j’en suis désolée. Vraiment désolée. Rien que de l’écrire me fait de la peine.
C’est à ce moment que tu l’a laissé faire ? Ou était-ce plus tard ? À ma naissance. À la naissance de la fille d'une autre mère.
Une femme qui n'était pas toi, ni ta fille. Et qui, pourtant, portait déjà ton nom.
Alors, tire ta langue, donne-moi ta gorge. Il le faut.
Il faut que je sache quels anges tu as invoqués, pour qu'enfin je puisse faire la paix avec eux.
Ils se sont posés dans ton ventre, un à un, et ensuite tu les a mis au monde. Une fois. Puis mille autres.
Est-ce que cela t'a fait mal ?
Qu'est-ce que tu leur as promis ? Parce qu’ils ont encore soif. Cela fait bientôt quinze ans que je ne t'ai pas vue, grande mère. Et pourtant, je t'entends. Même d'ici.
Je t'entends lorsque mon lit est plus vide que jamais et que je n'ose pas me lever pour aller aux toilettes, de peur de croiser tes yeux noirs dans le miroir. Je t'entends quand quelqu'un se moque des esprits et que je fais semblant de ne pas y croire, moi non plus. Je t'entends au théâtre, lorsque le mal prend de grandes formes et que tout le monde applaudit. Je t'entends lorsque je m'abandonne à cette mélancolie que j'aime tant. Là, je t’entends très fort. Si proche…Dans le bord…
Dis-moi. Qu'est-ce que tu leur as promis ?
Tu les a laissé se loger dans le sommeil de ma mère. Dans le désir de mon père. Mes amours, tu les as déjà pris. Mes sœurs, tu les as regardées si longtemps qu'elles ont fini par vouloir disparaître.
Tu veux mes enfants aussi ? C'est cela que tu attends ?
Est-ce qu'il ne te manque plus que ça pour enfin te reposer ?Seulement si ce sont des filles, bien sûr. C'est pour cela que je n'aurai que des garçons.
Tu es presque éternelle, ma grand-mère.
Et je ne t'en veux pas. Non.