J'ai besoin qu'on me vide

« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière »


Ce chapitre, je te l’adresse, abuela. 

Je suis en face de ma genèse. Assise par terre, tête-à-tête avec lui, je regarde droit dans les yeux le commencement, l’origine de ma vie dans ce bout d’Europe. Lui, qui m’a accueillie à mon arrivée. Lui, dont je suis tombée amoureuse pour la première fois. Lui, à qui j’ai essayé de tout dire avec le peu de mots qui m’appartenaient. À qui j’ai confié tant de choses dans une langue qui m’était étrangère. Tout offert, servi dans une belle assiette : une soupe chaude dans laquelle j’ai plongé ma naïveté, mes rêves et mon amour.

Il aura fallu six ans. Être abandonnée, me faner, me flétrir, puis reprendre racine ailleurs. Aimer à nouveau, aimer si fort qu’un autre avenir a pris forme. Imaginer des enfants, embrasser l’échec de ce désir, faire le deuil de cet avenir, le deuil de moi en mère. Me déraciner encore. Me défaire. Puis, renaître. Une nouvelle vie. Pour moi.

Six ans pour nous retrouver, enfin assis l’un près de l’autre. Six ans pour que j’aie accumulé assez de mots, suffisamment d’adjectifs et de verbes, pour lui parler de toi. Oui. De toi, chère grand-mère. Mon plus beau secret.

Ce soir, il m’a pris de la main et m’a aidée à prononcer ton prénom, celui que je n’ai pas encore le droit d’écrire. Cela faisait si longtemps que je ne l’avais pas prononcé à voix haute. Si longtemps que je te gardais loin, où je pouvais encore te cacher.

Pendant qu’on faisait l’amour assis dans mes histoires, naviguant entre les superstitions et les peurs héritées, je lui ai tout dit. Je lui ai raconté ce qui s’est passé depuis le début, et même avant mon début. Comme si, pour lui parler de toi, je devais remonter jusqu’à une origine que je n’ai jamais connue, mais dont je porte le nom comme un poids.

J’aurais aimé que ces retrouvailles aient lieu un mercredi des Cendres, pour que le sacré scelle toutes les issues, pour que toute fuite me soit interdite. Pour que je ne puisse échapper à ce destin qu’il a énoncé à voix haute, sans me demander la permission, sans vraiment me laisser le choix. Mais non. Notre rencontre a eu lieu un jeudi, ou un vendredi, ou un mardi. Peu importe. Un jour banal, dépourvu de toute signification à laquelle je puisse me cramponner, me vouer corps et âme, sinon celle contenue dans son prénom, Ulysse. Le départ, l’errance et la promesse du retour.

Mais n’est-ce pas déjà une évidence ? Quel autre signe est-ce que j’attends ? Combien de fois faudra-t-il que le monde me répète ce que je sais déjà, mais que je n’ose pas encore mettre au monde ?

Ce soir, celui que j’ai aimé a prononcé une vérité qui bouleverse la suite de mon récit. Ou peut-être n’a-t-il fait que nommer ce qui attendait depuis longtemps que quelqu’un le dise à ma place. Il a déposé en moi une idée que je n’avais pas osé formuler. Comment un homme de mon passé a-t-il pu, en une seule soirée, infléchir le cours de mon avenir ?

Peut-être aurais-je dû m’appeler comme lui. Prendre son prénom à la place du mien. Comme si un prénom pouvait contenir un destin, comme si l’on pouvait hériter d’une histoire simplement en en portant le nom. Peut-être aurais-je eu, moi aussi, le courage de partir à la rencontre de ce que j’ai laissé derrière moi.

Abuela, j’ai construit ma vie loin de toi. J’ai trouvé les mots pour raconter tant de choses, sauf celles qui te concernent. Et voilà qu’il aura suffi d’une soirée, d’une main tendue, d’un prénom prononcé à voix haute, pour que quelque chose se fracture en moi. Comme si j’avais besoin de me vider de ces silences, peut-être même d’étouffer tes souffrances en leur donnant enfin des mots. De te faire face, enfin. De faire acte de présence.

Je ne sais pas encore ce que j’en trouverai . Je ne sais pas si je cherche une réponse, une explication, un pardon ou une caresse. Je ne sais même pas si je suis prête à entendre ce que tu pourrais avoir à me dire. Pourtant, quelque chose s’est mis en marche, quelque chose que je ne sais plus tout à fait arrêter. Comme si le chemin du retour s’était ouvert sans me demander mon avis, comme si je n’avais jamais vraiment cessé de marcher vers toi, même lorsque je croyais m’en éloigner.

Ce soir, je me demande si le retour n’est pas une autre forme de départ. Et si, pour continuer à vivre, il fallait enfin mourir avec toi ?

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