Alors, je vais vous raconter une histoire. Une histoire personnelle, intime et pour autant réel. Je prends encore du temps écrire car j’ai dû mal à accoucher ces histoires. Plus encore à m'en séparer.
Est-ce que c'est de la fiction ?
Est-ce une question de langue ? De géographie ? Avons-nous été touchés par une espèce de diable divin et pas vous ? Qu'est-ce qui nous sépare, au fond ? Qu'est-ce qui sépare mes terres chaudes de ce côté-ci du monde ?
Ici, le mal se laisse réduire à quelque chose de tangible. À une affaire de politique, d'histoire, de pouvoir. On parle du mal comme une esthétique. On en fait un objet d'étude. On organise des colloques, on invite des philosophes, des historiennes, des artistes à s'en emparer de la question. Qu'est-ce que le mal ? Pourquoi avons-nous tant besoin d'en parler ? … il y a une telle fascination. Je comprends.
… mais le mal n’est pas t-il sacrée ? Comment prétendre le comprendre si l'on n'a plus les outils pour le goûter ? Comment l'évoquer lorsqu'on ne croit plus en lui ?
Moi aussi, en arrivant ici, j'ai fait un pas de côté. J'ai tout vomi. Tout déféqué. Je l'ai enterré loin, très loin de moi. C'est mieux comme ça. Ici, on vit mieux.
Je ne dis pas que notre mal est pire, ni même différent, si tant est qu'il existe plusieurs sortes de mal. Mais celui d'ici ne parvient plus à m'habiter. Il ne m'infiltre plus. Il ne me touche plus de la même manière. Je fait abstraction et ça me plaît. Me soulage… Pour quoi ?
Quand j’étais petite, j’étais fascinée par ces histoires, même si elle faisaient du mal, et qu’est-ce que cela l’a fait.
Comment parler de ce qui n’a pas des mots ?
Peut-être est-ce à cela que sert le théâtre ? Ou la littérature. À faire exister ce qui refuse d'être expliqué. Bon, pas que,
et pour autant, dans mes terres, tout est évidence, facile.
Chez nous, il n'y avait rien à démontrer. On savait avant même de savoir. On naissait dans ces histoires. On grandissait avec elles.
Quand j’étais petite, j’ai dû dormir en sachant que le mal pouvait dormir dans mon lit, mais ce n’est pas lui qui faisait le plus peur. C'était celui qui l'avait appelé. Celui qui l'avait invité à entrer. À s'asseoir à table. À dormir près de ma mère, de mon père, de mes sœurs.
Ici, de ce côté du monde, le mal a des frontières. Il commence quelque part. Il finit quelque part. Il a un responsable, humain en tout cas.
Ah, ma grande mère… toi, tu mérites bien plus que mille pièces d’Angélica Liddell. Tu es un personnage digne de Mariana Enriquez…
Dis-moi, grande mère, as-tu le droit d’être appelée mère ?
Le mal ne connaît pas les lois du sang. Au contraire, il s’en nourri. Il se déguise en famille. Grand-mère, mère, fille. La Santísima Trinidad.
Mais toi, tu as pas eu de fille. C’est ca?
Une fois qu’elle est partie, toute petite, le mal était déjà fait et j’en suis désolée.
C’est à ce moment que tu l’a laissé faire ?
Il s’est posée dans ton ventre, et tu l’a donné naissance, une et mille fois. Est-ce que cela t'a fait mal ?