Jour de mai, à la rédac : on reçoit une lettre d'un mystérieux abonné. Il est fait prisonnier à Riom pour avoir tenté d'incendier un McDonald, en signe de protestation contre le génocide à Gaza. Il s'appelle Ghislain Bellorget et il a 85 ans.
Que deviennent les anarchistes quand ils vieillissent ? Beaucoup s'évanouissent dans la nature, se dispersent ou se fatiguent tout simplement. Peut-être sont-ils comme les moineaux de Pagnol qui « disparaissent, un jour, sans laisser de squelette ». Mais d'autres restent, éléments insolubles dans le capitalisme. Ghislain Bellorget fait partie de ceux-là.
« J'ai déposé un bidon incendiaire derrière le McDo du centre-ville et j'ai signé avec un drapeau israélien coupé en deux »
Le 24 avril 2026, il nous écrivait depuis sa cellule de prison. Un mois plus tard, on reçoit une lettre sur papier fin, où court une écriture singulière : une sorte de tremblement qui donne à la prose un air de flamme. Il faut le dire, l'homme a un côté explosif : il a été arrêté le 30 juillet 2025, pour une affaire de tentative d'incendie d'un McDo, à Clermont-Ferrand, en 2024.
« Cher CQFD,
Je viens de recevoir votre journal, hélas je suis hébergé à la prison de Riom depuis le 1er août 2025. Quelques jours avant, je suis parti de chez moi à 4 heures du matin direction Clermont-Ferrand. J'ai déposé un bidon incendiaire derrière le McDo du centre-ville et j'ai signé avec un drapeau israélien coupé en deux. Le Raid est venu me réveiller quatre jours plus tard. J'ai commis cet acte pour les Palestiniens de la bande de Gaza !
Bien à vous, Ghislain.
PS : L'engin n'a pas fonctionné.
PS Bis : J'ai fêté mes 85 ans en prison ! »
Ghislain n'est pas le premier libertaire à nous écrire de sa prison : pendant des années, Jean-Marc Rouillan, membre d'Action directe avait tenu une chronique pour CQFD. Mais c'est vrai qu'à la rédac, on est un peu fleur bleue. Et les lettres d'amour (et de revendication politique), c'est d'un romantisme... Irrésistible !
L'introuvable Ghislain
Donc on se met en quête dudit poseur de bombe. Déjà, Ghislain est bien dans nos fichiers d'abonnés, mais personne à la rédac n'en a entendu parler. Les premières recherches ne dévoilent pas grand-chose, à part quelques articles sur une exposition de photos de voyage d'un photographe de presse à la retraite. Il pourrait être un obscur vieux monsieur mordu d'expéditions. Mais en creusant un peu, on tombe sur deux émissions d'une radio libertaire à propos de ses tribulations pendant la guerre du Vietnam. Puis un article de correspondant pendant la guerre soviéto-afghane dans la revue libertaire Agora. Le zigue a l'air d'avoir une vie diablement rythmée !
Mais pas facile de causer avec lui... Le standard du centre pénitentiaire de Riom nous envoie poliment nous faire cuire le cul, donc on harcèle le maire et les commerçants de son village pour avoir un proche. Sans succès : « Monsieur Bellorget ? Ça fait longtemps qu'on l'a pas vu par ici, je ne crois pas qu'il soit chez lui en ce moment. » Sans blague ! Et puis, un jour, alors que tout espoir commence à s'évanouir, un camarade en dilettante à la rédac me dit : « Un anar auvergnat en prison ? Mon coloc doit avoir son contact ! » La vie est subtilement malicieuse.
Allô CQFD ?
Je décroche le téléphone. Au bout du fil : une voix vive et rieuse. Ghislain m'apprend – je tombe de ma chaise – qu'il a obtenu sa remise en liberté provisoire le 22 mai. Désormais retranché dans sa petite maison de la montagne bourbonnaise, il se bat contre une végétation qui n'a pas attendu la fin de ses dix mois de taule pour reprendre ses droits. Et puis, il attend son procès. Il raconte volontiers ses aventures même si, sur les sujets plus sensibles, il m'oppose un élégant, mais non moins définitif : « Je ne peux pas répondre à ta question. »
« Ils sont arrivés en tirant des balles à blanc qui font le même bruit que des balles réelles »
Son arrestation ne semble pas l'avoir beaucoup ému. « Le Raid chez moi, ça a été assez violent. Mais pour tout te dire, je savais ce que je risquais. Ils sont arrivés en tirant des balles à blanc qui font le même bruit que des balles réelles. Ils sont entrés dans ma chambre sans arrêter de tirer, tout ça pour un type de presque 85 ans. Du cinéma. » Après quoi, la machine s'est mise en route : police judiciaire de Clermont, agents de déminage de Lyon, incarcération à la prison de Riom. Là-bas, il est envoyé, dans le « module de respect », nouvelle lubie de l'administration carcérale pour faire passer son activité comme un acte d'humanisme : « On est en cellule individuelle, on a des promenades le matin ET le soir. » Mazette, qui voudrait de la liberté après ça ? Ghislain ne semble pas avoir été davantage traumatisé par son séjour. « Les gens ne m'emmerdaient pas. Faut dire que j'étais le plus âgé. Enfin, il paraît qu'il y avait un monsieur de 86 ans, mais il était dans un autre quartier. Je faisais du yoga dans ma cellule et je lisais beaucoup. » Cet épisode ne semble pas l'intéresser plus que ça. Faut dire qu'il a vécu des moments marquants.
Libertaire internationaliste
D'abord, son expérience en 1965 d'instit à Da Nang, une petite ville du sud Vietnam, où il fait tache dans la société d'expat' aimablement colonialistes. Il sympathise avec des mouvements étudiants, s'oppose à la bigoterie de sa hiérarchie...
Une de ses photos, rejetée par son agence de presse, aura un destin glorieux : on y voit une main écorchée pendue dans des barbelés
« Après plusieurs petits incidents diplomatiques, le proviseur et le vice-consul m'ont renvoyé en France. »
Chassé par la porte, il rentre par la fenêtre : il retourne au Vietnam comme photographe de presse pendant cinq ans, en pleine guerre entre le sud et le nord. Une de ses photos, rejetée par son agence de presse, aura d'ailleurs un destin glorieux. On y voit une main écorchée pendue dans des barbelés. Elle est récupérée, à son insu mais pour sa plus grande satisfaction, par le mouvement antimilitariste. Associée au slogan « L'armée recrute… elle te tend la main », elle devient un classique des tracts contre la conscription. Puis, en mai 1968, il hésite à rentrer : « Je me suis dit, si c'est une révolution, ça durera plus d'un an... » Hélas, l'histoire a tranché.
« Je n'ai jamais arrêté de voyager, j'ai visité plus de 80 pays grâce à mon travail de photographe. » Parmi ses péripéties, d'autres guerres civiles : Afghanistan, Irlande du Nord, puis Palestine (Cisjordanie) en 2003. Mais ce n'était pas son premier voyage là-bas : en 1962, il s'était déjà rendu dans un kibboutz tout au nord d'Israël. « À l'époque je ne connaissais rien des Palestiniens, je n'avais pas entendu parler de la Nakba et pour moi, la vie là-bas, c'était l'expérience de l'utopie communautaire. »
Le réveil est brutal : « J'ai vu leur quotidien. Le plus choquant, c'est que l'histoire n'a cessé d'empirer. Encore il y a quelques jours, un ami palestinien m'a envoyé des vidéos de blindés en train de déverser des produits toxiques sur des terres cultivables palestiniennes. » Il y retourne en 2009, puis en 2015. En 2013, il tente même d'entrer à Gaza par l'Égypte, sans succès. « Je suis militant libertaire depuis longtemps. Mais c'est l'internationalisme qui m'a toujours tenu le plus à cœur. Ma première manif, c'était contre le franquisme. On descendait la rue Mouffetard, il devait y avoir 60 personnes pour quatre organisations [rire]. On partait de loin à l'époque. » Sûrement une manière de rester optimiste face à nos maigres victoires depuis. En attendant Ghislain, le Chien rouge te souhaite de bien profiter de ta liberté. Compte sur nous pour continuer d'aboyer avec toi : « Palestine vaincra ! »
Malo Toquet